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Cet entretien avec Dr. Kwamé Esénam Akoussah du Togo a eu lieu lors du Development Workshop organisé dans le cadre d'INET'97, la conférence annuelle du Internet Society à Kuala Lumpur en Malaysie. Dr. Akoussah est professeur a l'école nationale supérieure de l'Université du Benin.

Les chemins de l'Afrique

L'utilisation de la technologie doit avoir une dimension culturelle aussi. On doit nécessairement integrer notre culture dans l'utilisation de cette technologie. Malheureusement dans mon pays, il n'y a aucune démarche officielle qui viserait à integrer cette dimension culturelle à l'utilisation d'Internet. Internet intervient beaucoup dans la communication, dans la mode de vie des gens. En Amerique je n'ai pas besoin de voir mon ami. Il suffit de lui laisser un message par Internet. En Afrique par contre, cela ne peut pas être le cas. Même si le type a un téléphone, de temps en temps il faut aller le voir parce que la dimension de contact humain est importante pour nous. C'est ce qui donne la chaleur humaine. Il doit y avoir un modèle qui est different du modèle nord americain.

Hiérarchie et concertation

Un autre aspect caractéristique de l'Afrique est l'organisation du travail. Il faut regarder de près comment l'Internet peut modifier notre mode de travail. Chez nous, il y a le chef, il y a des notables et il y a les autres membres de la communauté. Les familles sont aussi organisée autour de cette cellule: il y a le chef de famille - qui est le vieux de la famille - et après il y a les petits. Donc, il y a une certaine hiérarchie obligatoire que nous respectons. Dans ma famille, s'il y a quelque chose qui arrive, je n'ai pas le droit à la parole jusqu'à ce que mon grand frère me la donne. Cela a des avantages et des désavantages, mais je crois qu'on doit étudier la chose de près et garder les aspects positifs.

Vous avez l'impression que l'Internet remet en question cette hiérarchie?

En Afrique, nous avons toujours un aspect de concertation dans nos décisions. L'Internet peut faire que cette concertation ne soit plus nécessaire parce que chacun a l'information et peut prendre la décision quand il veut.

N'y a-t-il pas une contradiction entre "hiérarchie" et "concertation"?

Non. En Afrique la hiérarchie ne suprime pas la concertation. C'est le vieux qui va prendre la décision, mais il va consulter tout le monde pour être sûr que la décision va faire l'affaire de la famille. C'est vrai qu'il y a beaucoup de déceptions à cause de l'affrontement des civilisations, mais normalement, c'est la société ou la famille qui sont mises en avant. C'est ce qui permet que la concertation se fait très facilement. Maintenant que l'individualisme arrive, evidemment cela provoque des conflicts.

Est-ce qu'il existe, à votre avis, un moyen de reconcilier l'utilisation d'Internet et la structure traditonnelle d'hiérarchie et de concertation?

D'après moi, c'est possible. Après tout, ce n'est qu'une technologie, un outil que nous devons mettre à notre service et non pas que nous nous soyons esclaves d'une technologie. C'est vrai que nous nous trouvons ici à l'atelier d'INET'97 et nous ne parlons que de la technologie. C'est tout a fait normal. Mais, entre nous, nous devons nous retrouver pour parler de l'integration de cet outil dans notre civilisation à nous. Cela ne se fait pas à ma connaissance en Afrique. Nos dirigeants croient beaucoup plus à l'aspect spectaculaire de la technologie et oublient tout ce que cela peut amèner comme déracinement de la société.

La séduction de la technologie

De manière générale, il semblerait que les dirigeants partout sont seduits par la technologie pour ce qu'elle a de spectaculaire mais aussi pour les espoirs qu'elle suscite. Dans ces conditions, c'est à nous, citoyens, d'insister sur le côte humain.

Ça c'est très vrai, je crois. A mon niveau, j'ai essayé de faire des conférences pour en parler, mais ce n'est pas suffisant. Il faut qu'il y ait des organisations. Nous avons pensé créer une association un peu comme ISOC pour créer un cadre de réflection sur la chose.

Le temps de penser

Quelle a été la réaction de vos compatriotes?

Comme j'ai dit tout à l'heure, l'aspect spectaculaire de la chose a seduit presque tout le monde. Et les gens ne voient que cet aspect pour l'instant. En plus, comme l'accès a Internet n'est pas vraiment disponible chez nous, les gens n'apprecient pas à juste titre ce que je dis.

Je crois qu'il y a des aspects encore plus cachés de l'Internet. La manière dont nous apprécions la vie est mise en question par l'Internet. La manière dont la chose accapare les gens - si tu prends goût à ça sans te rendre compte que tu viens d'un autre système, tu peux avoir des problèmes avec ta famille.

Une qualité de vie

Est-ce que vous pouvez décrire cette qualité de vie qui est typique de l'Afrique?

Ce n'est pas nécessairement l'aspect materiel qui fait le bonheur de l'africain. Des gens qui ont beaucoup d'enfants en Afrique peuvent être très heureux et ne voient pas les problèmes que cela peut créer en termes de dépenses parce que le fait d'avoir beaucoup de gens avec eux fait leur bonheur. Tandis qu'en Europe, si tu n'as pas les moyens de vivre correctement, tu es malheureux.

Une facette de l'Internet est la recherche d'une certaine instantanéité et la gratification immediate des désirs. En Afrique, me semble-t-il vous avez une autre attitude vis-à-vis du temps.

Absoluement. L'africain prend son temps. C'est peut-être un défaut mais c'est aussi une qualité parce que c'est ça qui permet à l'africain de prendre du recul pour trouver sa solution à lui. Pour un africain, quelqu'un à qui on pose une question et qui réagit toute de suite est consideré comme un "idiot". C'est aussi lié au côte matériel. Comme nous mettons notre bonheur dans les bonnes relations avec les autres etc, si vous vous pressez comme en occident vous êtes obligé de couper certaines relations.

Avez-vous l'impression que les autres nations pressent les nations africaines à adopter Internet et ses solutions au plus vite?

Cela se passe même avec la complicité de nos dirigeants. Il y a beaucoup de projets qui veulent absoluement accelérer l'integration de l'Internet en Afrique. Malheureusement tous ces projets n'associent pas la dimension culturelle. Ça peut être une bonne chose si nous réagissons assez vite pour associer notre culture a ça.

... mais votre culturelle est justement de prendre le temps de réflechir.

Cette attitude des africains de prendre le temps de réflechir va resurgir parce que c'est notre seconde nature. Cela peut même être notre contribution à cette transformation de la société. Ce serait une bonne chose.

Entretien par Alan McCluskey, Kuala Lumpur, 19 juin 1997

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ISSN: 1664-834X Copyright © , Alan McCluskey, info@connected.org
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Created: June 19th, 1997 - Last up-dated: June 19th, 1997